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L’art contemporain et les musiciens d’Etaules

Par Noëlle Gérôme
Ethnologue CNRS


L’art contemporain et les musiciens d’Etaules
Une histoire, une rencontre, des reconnaissances.

Il est rarement donné au chercheur en ethnologie d’assister passivement, comme "à l’insu de son plein gré", à la naissance d’un événement social, ici celui de la révélation d’une culture locale ancienne qui a regroupé pendant plus d’un siècle les valeurs et les projets des habitants, de la démonstration de son aptitude à s’exprimer aujourd’hui encore et à jouer sa partie avec la recherche d’artistes contemporains.

Il s’agissait ce week-end là, préparé par les responsables de l’action culturelle, à Etaules et dans la Communauté d’Agglomération du Pays Royannais, avec l’aide et la coopération des enseignants, de l’accueil de l’Orgue de Bois de Denis Tricot et d’Eric Cordier, qui, avec leurs amis, artistes étonnants, un danseur amoureux de la poésie, Ly Tan Thien, et une sorte de colporteur de fanfare (la Fanfare de la Touffe), proposaient la métamorphose sonore de l’espace, la transmutation des repères habituels et le partage de l’expression musicale et poétique.
Au cours du travail préparatoire mené avec les habitants par Stéphanie Bons, comme dans les contes, la Belle, s’est réveillée l’histoire des philarmonies liées aux sociétés sportives d’Etaules. Les derniers participants, les derniers témoins en ont apporté les archives : archives papier, registres, diplômes, mais aussi "archives sensibles" : bannière glorieuse et splendide de la société harmonique créée le 3 Octobre 1878 au moment de la consolidation définitive du régime de la Troisième République, de velours cramoisi brodé du sigle des "mains fraternelles", symbole classique de la solidarité pour les sociétés mutualistes et le syndicalisme, toute ornée de médailles. Il s’y est ajouté les trophées des années 1890-1900 en forme de couronnes de laurier de métal doré, coupes et plaques des années 1950, photographies des groupes des groupes, des voyages de ceux-ci, uniformes des garçons puis des filles, partitions, instruments de musique et même, dans son étui, la baguette du chef.
Au total il y avait là un musée richement pourvu, minutieusement installé dans la construction emblématique de l’activité et de la renommée des rives de la Seudre : une cabane à huitres. Elle avait été construite pour la circonstance dans l’espace intime dévolu à la mémoire et à la préparation de l’avenir de la commune, l’esplanade derrière les écoles, près du Monument aux Morts, non loin mais séparé du bruit et du mouvement de la rue principale blasonné des drapeaux du Conseil Général et de la Communauté d’Agglomération.

La manifestation d’Art Contemporain se déroulerait donc dans des lieux marqués de toutes parts et de toutes façons du plus profond de l’histoire de la société locale. Dans ce lieu de mémoire, de création et d’accueil ainsi construit, il était possible de lire d’abord le rôle de l’activité de la fanfare au travers de l’ensemble des témoignages réunis. Au cours du temps, à partir de sa création, la fanfare répondait à Etaules au grand mouvement populaire de solidarité et d’aspiration à l’éducation et à la culture qui s’était développé depuis les années 1950 et qui avait commencé d’aboutir dans les vingt dernières années du XIXe siècle.
En réunissant les jeunes hommes et les jeunes garçons de la commune, exclusivement à cette époque, la fanfare s’inscrivait certes dans la tradition qui organise le groupe des adolescents et des jeunes gens non mariés autour de fêtes qui marquent leur passage dans la société des adultes. Bannières, uniformes, défilés, donnent à voir la force de la jeunesse de sa population aux habitants d’Etaules et à ceux des autres communes. Au delà, avec les relations nouées à l’école et dans la vie quotidienne, l’activité de la fanfare, lors des répétitions, dans ses manifestations publiques, au cours des défilés, contribue à renforcer les liens entre les habitants, non seulement du même âge comme pouvaient le faire les fêtes de la conscription militaire, les "fêtes de la classe", mais entre les générations de ceux qui avaient partagé la même activité musicale.
Le projet des animateurs de l’harmonie ou de la fanfare au cours du temps, était aussi un projet d’éducation populaire au sens le plus généreux du terme. Il s’agissait en mettant des instruments à vent et des percussions à la disposition des enfants et des jeunes gens, en leur apprenant la lecture des partitions, de les introduire au langage musical et à la connaissance des oeuvres composées spécialement pour les fanfares ou transcrites à leur intention. Au sein de cette activité, des sensibilités et des aptitudes musicales pouvaient se révêler en créant aussi un vrai groupe d’amateurs, ouvert sur le monde de toutes les musiques. Cette dernière formule n’est pas seulement une image. L’activité de la fanfare ne résidait pas uniquement dans l’apprentissage et la culture musicales, dans la construction d’une image sociale de la commune, elle impliquait aussi la comparaison avec d’autres fanfares, donc la participation à des concours, la rencontre et la connaissance d’autres groupes, la visite d’autres lieux, une culture des voyages. Le moment le plus fort de cette éducation à la découverte du monde fut sans doute un voyage au Pays-Bas avec un hébergement dans des familles d’accueil, qui, plus de vingt ans après, laisse aux participants le souvenir de l’intérêt des rencontres et des échanges, le bonheur de la découverte.

L’arrivée de l’Orgue de Bois et de ses protagonistes, la présentation aux écoles et les collaborations sollicitées, ont certes réveillé les souvenirs et favorisé leur expression, mais il semble encore qu’elle ait permis un nouvel essor du plaisir à Etaules de se retrouver pour faire ensemble de la musique. La simple observation du déroulement de la fête en donne l’indication. Le sérieux du défilé des enfants au départ de l’école, porteurs des instruments distribués par la Fanfare de la Touffe, répondait à l’enthousiasme des saluts de ceux qui ne participaient pas au concert. L’attention aux indications du chef d’orchestre était impressionnante tout comme le bonheur visible de la participation des adultes, anciens membres de la fanfare. Quelque part le temps se renouait. Non pas dans une reconstitution à l’identique mais dans l’étonnement et sans doute le plaisir de combiner hors de tout ordre mélodique, les possibilités sonores des instruments. Une exploration qui était une introduction à l’improvisation de la mise en sons de la forme démesurée et enveloppante de l’Orgue de Bois dont les vibrations suscitées par Denis Tricot et Eric Cordier, démultipliées par le dispositif électro accoustique, possédaient une ampleur cosmique, en harmonie avec le ciel et les nuages des bords de Seudre.
L’improvisation chorégraphique et poétique dans l’espace même de l’Orgue de Bois par Ly Tan Thien, achevait d’offrir l’espace et les sonorités de ce singulier instrument à inventer toutes les expressions, pour ceux qui se souvenaient des temps anciens et pour ceux qui découvraient les possibilités sonores, les nouvelles dimensions de l’espace offertes. Alors les comportements d’approche timide de cet instrument-nid surprenant, la façon d’interroger ceux qui l’ont créé et qui en jouent, se sont transformés, explorant les espaces et les possibilités sonores avec des gestes de plus en plus hardis et de plus en plus sûrs, en solo ou en groupe, établissant des comparaisons. A ce moment encore le temps de la musique s’est renoué et s’est ouvert à toute activité artistique.

Il faut en garder un souvenir, celui de ce petit garçon qui pleurait "parce que c’était fini", et une image, celle des instruments de l’orchestre déposés au pied du Monument aux Morts, sans ostentation et en hommage peut-être inconscient, mais si respectueux et significatif,.